En Côte d’Ivoire, au nom de la dette coloniale on broute

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25 février 2014

En Côte d’Ivoire, au nom de la dette coloniale on broute

Cybercriminel

« …J’ai une vidéo porno de toi, si tu ne me donnes pas 200 euros, je vais détruire ta vie… » C’est cette phrase, qui a été fatale pour Gauthier, jeune Français de 18 ans, qui s’est pendu à son domicile. Le jeune Breton, victime d’arnaque et de chantage de la part d’un cybercriminel a préféré se donner la mort plutôt que de satisfaire les exigences du cybercriminel. Comme lui, chaque jour, des milliers de personnes sont des victimes, résignées, touchées dans leur amour-propre et elles n’osent pas parler.

La cybercriminalité, appelée encore, l’escroquerie sur la Toile atteint aujourd’hui une proportion sans précédent. Selon l’hebdomadaire Jeune Afrique, le groupe Symantec, société spécialisée dans la sécurité sur Internet estime avoir bloqué environ 8 millions de courriels frauduleux, des spams, par jour durant le second semestre de 2006. Pire, chaque seconde dans le monde 18 personnes sont victimes de l’escroquerie sur le net. En fin 2013, pas moins de 550 millions de personnes ont été victimes et ont perdu la bagatelle somme de 110 milliards de dollars, comme ce fut le cas les années antérieures, soit 83,3 milliards d’euros ou encore 54 145 milliards de F Cfa, montant qui dépasse largement le budget cumulé de plusieurs pays africains subsahariens. L’Afrique n’est pas en marge de ce phénomène même si le taux de pénétration de l’Internet sur le vieux continent demeure jusqu’à ce jour très bas. Bien que très en retard en termes de connexion internet et d’utilisation des tics, le continent africain est cependant pointé du doigt par les plus grands services de renseignement, notamment le FBI qui a placé en 2010, plusieurs pays africains parmi les dix premières sources de la cyber-anarque.

Depuis quelques années, précisément en 2000, la Côte d’Ivoire est devenue le lieu de refuge préféré des grands cyber-escrocs qui viennent en majorité du Nigeria où la lutte s’intensifie. En toute tranquillité, ils, les « Ibos » opéraient, à Abidjan, loin des regards, dans des cybercafés pendant des heures devant un ordinateur connecté à Internet. L’initiation des jeunes Ivoiriens à cette pratique était, à cette époque, très sélective. Le phénomène était encore méconnu des Ivoiriens, il y a quelques années, seuls les adeptes et leurs victimes en avaient connaissance. Ce n’est qu’en 2002 que la population a découvert cette pratique avec l’avènement du « coupé-décalé », à l’origine « décalé-coupé ». Un concept musical promu par de jeunes Ivoiriens venus d’Europe et soupçonnés d’être des cybers-escrocs et ensuite récupéré par les Disc jockey ou DJ qui en ont fait un objet marchand à travers des chansons. Douk Saga de son vrai nom Doucouré Stéphane, est toujours considéré comme le père de ce concept, même après sa mort survenue en octobre 2006. A la tête du groupe la « Jet Set parisienne » composé également de Molare, Boro Sangy, Solo Béton, Chacoolé, Lino Versace, Kuyo Junior et Serge Defalet, celui qui se faisait appeler le « président », le « héros national » sort un album baptisé « sagacité » en 2003, en pleine crise politico-militaire. Un opus, où il fait la promotion du coupé-décalé avec tous les styles qui l’accompagnent, le « farot », le « boucan », le « travaillement » qui, selon ses termes, apporteront un peu de joie et de bonheur aux Ivoiriens désemparés par le conflit armé. Aujourd’hui, la cybercriminalité, est perçue par la jeunesse, en manque de repère, comme une noble activité génératrice de revenus. Les arnaqueurs sont, quant à eux, adulés et courtisés par une tranche de la population. Ces bourreaux sont perçus inconsciemment ou consciemment comme des héros. En Côte d’Ivoire, les cybercriminels se font appeler « brouteurs » et pratiquent ce qu’ils ont baptisé, eux-mêmes, le « broutage » à savoir la cybercriminalité. Ils sont jeunes, adolescents et élèves de surcroît pour certains. Âgés de 11 à 35 ans, ils investissent les cybercafés d’Abidjan et des grandes villes de l’intérieur du pays où ils passent plus de temps que dans les salles de cours. Si jeunes, ils traînent déjà plusieurs années d’expérience dans ce domaine. Il fallait trouver un alibi, une légitimation, c’est de là qu’est venue l’expression  la « dette coloniale », en référence à la colonisation. Selon eux, l’Afrique a été longtemps victime de l’exploitation de ses ressources par les Occidentaux sous le couvert de la colonisation. Il existerait donc une sorte de dette, de dommages financiers dont devrait s’acquitter l’Europe vis-à-vis de l’Afrique. Soutirer de l’argent aux Européens n’est rien d’autre qu’une partie du remboursement de cette « fameuse dette ». Ainsi, grâce à des mots doux, des photos truquées et des déclarations enflammées dont ils détiennent le secret, les brouteurs appâtent leurs proies, les séduisent puis les arnaquent à travers des gros transferts d’argent qu’ils reçoivent. Dans leur jargon ça s’appelle un « west », allusion faite à Western Union. 

Le stratagème reste identique que les cybercriminels soient de Côte d’Ivoire, du Nigeria, du Ghana, du Bénin, du Togo, du Sénégal ou du Burkina Faso. Du bout des doigts, derrière leurs ordinateurs, les pseudo arnaqueurs envahissent les réseaux sociaux : Facebook, Badoo, 123 love, Netlog, MSN…et également les messageries électroniques : Yahoo, Hotmail, Gmail, etc. De loin, Facebook, qui revendique environ 1 milliard d’utilisateurs, est le terrain de chasse rêvé des escrocs du web qui ont l’occasion de se fabriquer une vie, plusieurs profils en usurpant les identités, les photos de personnes innocentes et de repérer également des potentiels victimes, en majorité des Occidentaux en mal d’amour. La création d’identité est le point de départ de toutes les activités cybercriminelles, c’est à partir de celle-ci que les brouteurs sévissent, déciment, et anéantissent financièrement et psychologiquement leurs victimes. Pour y parvenir, les brouteurs ont recours à plusieurs arnaques. L’une des plus anciennes, l’arnaque à la nigériane, spécialité locale et célèbre a permis au Nigeria de se faire un nom dans le milieu de la cybercriminalité. Encore appelée « héritage », cette pratique se présente généralement sous la forme d’un email dans lequel une personne affirme posséder une importante somme d’argent, en général plusieurs millions de dollars, sous forme d’héritage ou de fonds à placer à l’étranger. Prétextant des problèmes politiques, l’arnaqueur demande alors de l’aide pour effectuer un transfert d’argent. En échange, ils offrent un pourcentage sur la somme en question. Un « partenariat gagnant-gagnant », qui pousse la victime à accepter d’avancer les montants destinés à couvrir les frais imaginaires de notaire avant que le transfert ne soit effectif, lequel, bien entendu, ne le sera jamais.

Il y a aussi, la loterie, proche de la première technique, parce que à base de messagerie électronique. Les brouteurs envoient des spams, des emails affirmant aux destinataires que ces derniers ont gagné à la loterie avec des gains très importants. Nombreux sont ceux qui n’ont jamais participé à des jeux mais qui se font avoir par la promesse de gains alléchants. La victime s’engage alors dans processus sans fin où elle est confrontée à des exigences financières notamment des soit-disant frais de dossiers ou autres. Après avoir soutiré des fortes sommes à leurs victimes, les brouteurs s’éclipsent dans la nature sans laisser la moindre trace. A partir de cette arnaque, les brouteurs mettent en place un système de restitution des fonds extorqués à la victime. Cette stratégie est connue sous le nom de l’arnaque aux remboursements. Ainsi, des personnes malveillantes se font passer pour des services officiels de l’Etat par usurpation d’identité (commissaire, trésor, ou procureur) et créent l’illusion d’un remboursement ou dédommagement, pour des préjudices qu’auraient subis d’innocentes victimes. Il s’agit en réalité des mêmes escrocs qui après avoir arnaqué leurs victimes, se font passer pour des services de dédommagement dans l’intention de leur soutirer à nouveau de l’argent à travers des soit-disant frais de remboursement.

Enfin, l’une des pratiques les plus prisées par les cyber-escros ivoiriens, reste l’arnaque aux faux sentiments, elle est devenue une spécialité ivoirienne. Ce système se nomme « love chat ». Alors que la victime pense parler à une jeune femme africaine, de l’autre côté de la Méditerranée, un homme lui tape des mots d’amour, lui envoie des photos truquées. Si la victime désire allumer les webcams, les arnaqueurs diffusent alors une vidéo enregistrée de l’être aimé. Puis, cette femme imaginaire tombe malade, manque d’argent ou aimerait venir en Europe, la victime doit alors lui verser de l’argent pour l’aider. Aveuglé par son amour, l’amoureux lui transfert la somme sans réticence,  le west pour faire allusion à un transfert « Western Union ». Une fois qu’elle a cédé à cette demande, elle devient alors un « mugu » pour les arnaqueurs, qu’on peut traduire littéralement par un « pigeon ». Il faut noter qu’il arrive que la pseudo relation amoureuse tourne au chantage, une fois que la prétendue jeune fille qui est en réalité un brouteur obtient des enregistrements compromettants de son amoureux. Du coup ce dernier se sent pris au piège et est ainsi obligé de céder aux caprices du cybercriminel. La victime idéale du chantage à la vidéo est le plus souvent un fervent adepte des réseaux. En mal de relations (de toute sorte), elle est de préférence prête à exposer des éléments de sa vie privée. Photos, vidéos de strip-tease, les victimes peuvent aller très loin. Chose qui les pousse, une fois soumises au chantage, à certaines extrémités.

Pour célébrer leur « Kassa », sous-entendu « leurs exploits », les brouteurs organisent des soirées entre eux à Abidjan et font le « boucan », c’est-à-dire faire le beau, se faire voir dans des soirées, étaler sa richesse et forcer le respect, dépensent sans compter en alcool et en vêtements. Les cybers-escrocs font la joie de nombreux artistes DJ et les managers de bars, sur qui, ils déversent sans compter des liasses de billets. C’est le « travaillement ». En retour ces derniers spotent (citent) leurs noms dans leurs compositions musicales. Ils s’exhibent fièrement sur les réseaux sociaux avec leur butin. Ils sont de plus en plus jeunes, mais ne reculent devant rien pourvu qu’ils arrivent à s’en mettre plein les poches et en mettre plein la vue de leurs proches. Les « brouteurs » gagnent tellement d’argent qu’ils sont la deuxième proie des femmes, après les footballeurs ivoiriens. Certaines belles jeunes demoiselles se font appeler « porclé » parce qu’elles ne s’intéressent qu’aux brouteurs fortunés, parfois, elles sont plus âgées, mais pour de l’argent, elles sont prêtes à toutes sortes de relations.

Assoiffés d’argent et de gain facile, les cybercriminels, malgré toutes les alertes aux arnaques ici et ailleurs en Europe, n’hésitent pas à déplacer leur pratique sur le terrain des sciences occultes afin d’accroître considérablement leur richesse. Les arnaqueurs ont recours pour cela au marabout ou féticheur pour envoûter leurs victimes, les Européens, afin que ces derniers se plient à leurs exigences sans mot dire. Des amulettes, des gris-gris de toutes sortes, tout y passe pourvu que ça marche. Certains d’entre eux ont été poussés aux sacrifices suprêmes c’est-à-dire un être humain en offrande aux génies pourvoyeurs de richesses et de puissance. L’on a encore en mémoire la cruauté de Bonoua, petite ville paisible du sud de la Côte d’Ivoire située à une quarantaine de kilomètres d’Abidjan. Jeudi 13 septembre 2012, une grande clameur ébranle la quiétude de ses habitants : une scène cruelle, atroce que celle de la décapitation d’un enfant de 5 ans par un brouteur ivoirien à peine âgé de 18 ans. Frappé à l’arrière du crâne, le petit garçon de 5 ans a été éventré vif, éviscéré pour lui trancher ses organes vitaux et sexuels à l’aide d’un couteau de cuisine élimé et d’une paire de ciseaux à usage scolaire. Bonoua est loin d’être un fait isolé. Il n’est pas non plus, l’œuvre de la sorcellerie ou d’un criminel solitaire Il s’agit plutôt de la pratique d’un nouveau modèle économique effectué en réseau qui connaît son âge d’or sous l’empire du fameux « Coupé décalé ». Du coup, envoûter un Blanc ou le « Zamou » comme il le nomme dans leur jargon est devenu l’une des conditions à toute activité de broutage réussie. Pour cela, les pays comme le Burkina, le Bénin et le Ghana sont visités par les brouteurs pour parvenir à leurs fins. Outre les marabouts et les féticheurs, les complices sont nombreux et apparaissent à différents niveaux. Il y a, en premier, les agents de transfert de fonds appelés « Zoko ». Ceux-ci sont, de loin, les complices les plus directs des brouteurs car ils facilitent les opérations de retrait à ces derniers sans carte d’identité comme exigé pour des manœuvres de ce genre. En retour, ils perçoivent un pourcentage allant de 10 à 15 % du montant. En plus des agents de transfert de fonds, il existe les policiers qui tirent profit de cette arnaque virtuelle. Plusieurs brouteurs affirment opérer dans des cybercafés appartenant à des policiers afin d’être à l’abri de toute surprise désagréable. S’il arrive qu’ils soient épinglés par la police, ils sont trimbalés dans un endroit isolé afin de faire un deal, et, s’ils coopèrent moyennant de l’argent ils sont aussitôt relâchés.

Les brouteurs sont de plus en plus nombreux, impossible de dresser un chiffre exact, ils se baladent au volant de bolides que d’honnêtes travailleurs ne pourraient s’offrir même après 30 ans de service. L’argent acquis frauduleusement est blanchi dans plusieurs secteurs d’activités où il n’existe pratiquement pas de contrôle. Il s’agit de la mode, de la musique et des night-clubs ou bars. Aujourd’hui, certains brouteurs plus futés sont devenus artistes, producteurs d’artistes coupé-décalé, propriétaires ou copropriétaires de magasins de vêtements et de nombreuses discothèques de la place. Il n’est de secret pour personne que des cybercriminels utilisent l’industrie de la musique pour blanchir des richesses mal acquises, s’acheter une image respectable et une reconnaissance sociale. L’une des particularités de ces brouteurs sans loi,c’est la solidarité développée entre eux. Pour cela ils sont divisés en gouvernements bien structurés et s’entraide en cas de maladie, de problèmes et même de décès d’un brouteur ou d’un de ses proches.

Les conséquences de ce phénomène sont incalculables à tel point que la crédibilité la Côte d’Ivoire est mise en doute. Le rapport d’activités 2012 de la Plateforme de lutte contre la cybercriminalité indique 3, 3 milliards F Cfa arnaqués par les brouteurs ivoiriens. En 2013, c’est plus de 3, 6 milliards F Cfa. Soit une nette progression malgré la politique d’identification des abonnés cellulaires mise en place par le gouvernement ivoirien et les législations en la matière en vue de stopper la cybercriminalité. Ce fléau a créé une jeunesse ivoirienne tournée vers le gain facile, de même qu’il a favorisé la détérioration des valeurs morales et sociales. Le silence coupable des parents, de la société et de l’Etat n’a fait qu’empirer la situation. En effet, pour lutter contre la cybercriminalité, de nombreux pays se sont permis tout d’abord de mettre en vigueur des projets de lois appropriées. Pour traquer les escrocs du net appelés communément « brouteurs », le gouvernement ivoirien a mis en place une plateforme de lutte contre la cybercriminalité (PLCC) qui est fonctionnelle depuis 2011 avec un effectif réduit à 22 agents, en face des milliers de brouteurs et de milliers en devenir. En partenariat avec l’ex- Atci et placée sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, la PLCC a effectué de nombreuses interpellations et arrestations de cybercriminels. Sur le site Internet de la plateforme, on peut voir les photos d’une centaine de brouteurs recherchés pour avoir escroqué financièrement des personnes via le net. Selon ce rapport d’activité  de cette plateforme, dans 70 % des cas d’interpellations, les arnaqueurs sont jugés et condamnés à des peines lourdes. Même si dans certains cas le juge a parfois du mal à qualifier l’infraction du cybercriminel en raison de l’ambigüité de la loi.

Malgré tous ces efforts réalisés pour freiner ce fléau, la cybercriminalité ne cesse de croître et de faire de nouveaux adeptes. Comme pour dire dans leur jargon « tant qu’il aura des gaous (ignorants) sur Internet, le broutage vivra, vivra. Et, si l’on ne prend garde, la Côte d’Ivoire sera, certes, émergente en 2020, mais, elle aura aussi réussi à créer l’émergence des cybercriminels. 

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Commentaires

edjasso edjou
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Super article, tu as vraiment tout dit. C'est vraiment regrettable, que malgré tout, les brouteurs gagnent encore et encore de l'herbe pour assouvir leur faim. Mais comme on le dit l'oisiveté est la mère de tous les vices. Que les portes du travail s'ouvrent pour tous et les choses qui sait, changeront elles aussi.

hadrielgeaux
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Biensure, mais ces brouteurs sont de plus jeunes et abandonnent les classes au profit du broutage. Si les brouteurs sont idéalisés par une certaine frange de la société, comment s'etonner que que la cybercrinalité ne fasse pas d'adeptes.

Alberto
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Agba, c'est un texte fantastique sur la cybercriminalité en Afrique.

hadrielgeaux
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Merci cher ami Alberto...